Les violons de La Capriola

En août 2025, nous avons rencontré notre consort de violons, réalisé par le luthier Jean-Paul Boury, spécialement pour La Capriola. Six violons composent cette belle famille : un violon piccolo -violino piccolo alla quarta alta-, un violon soprano -violino-, un violon alto -viola-, deux violons ténor -tenore di violino da braccio- et -da gamba- et un violon basse -basso di violino-.

Réalisés à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, au bord de l'océan, notre consort constitue une recréation unique au sein du monde musical actuel. Ainsi, ils ont tous été réalisés par Jean-Paul, d'après la facture d'Andrea et Niccolò Amati, célèbres luthiers de la Renaissance crémonaise. Les violons soprano et ténor da braccio ont été réalisés d’après les instruments originaux de la famille, conservés à l’Ashmolean Museum d’Oxford (GB) et datés de 1574 et 1594. Les autres instruments du consort ont été reconstruits en utilisant les principes géométriques et les proportions propres aux instruments de la famille au XVIe siècle.

Cette page de notre site internet retrace l'histoire de ce projet fou, des premières recherches musicologiques aux questionnements organologiques, du bois brut aux reflets du vernis, jusqu'aux premiers sons... Un formulaire de don est également disponible, si vous souhaitez contribuer à l'acquisition de ces merveilleux instruments. 

À l'atelier ©Dorine Lepeltier

En bonne compagnie ©Jean-Paul Boury

Et en plein travail ©Jean-Paul Boury

Le contexte historique et musical

Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, la pratique musicale en consort d’instruments, omniprésente en Europe au XVIe siècle, est amplement ravivée. Cependant, à l’instar des consorts de violes de gambe ou de flûtes à bec – de nos jours largement reconnus et diffusés – d’autres familles d’instruments de la Renaissance demeurent plus rares, telles que les dulcianes, cromornes, mais aussi l’une des familles les plus représentées au sein de la musique plus tardive : celle du violon. En effet, le consort de violons n’a pas connu de réel engouement depuis la redécouverte de la musique de la Renaissance ; il aurait pourtant été l’une des formations les plus fréquentes au XVIe siècle, extrêmement répandue et appréciée dans de nombreux contextes politiques, religieux et populaires.

Sujet de profonds problèmes terminologiques, notamment en relation avec la famille de la viole de gambe, le consort de violons laisse perplexes de nombreux musicologues du XXe siècle : la rareté de sa représentation iconographique au XVIe siècle pourrait laisser croire que sa présence était mineure. Mais les travaux de chercheurs contemporains tels Anne-Emmanuelle Ceulemans, Luc Charles-Dominique et Rodolfo Baroncini nous prouvent le contraire. Ces recherches, relativement récentes, ouvrent de nombreuses portes derrière lesquelles apparaissent de nouvelles problématiques et de passionnants terrains d’expérimentations.

Le consort de violons voit le jour en Italie du Nord au tout début du XVIe siècle et se diffuse rapidement à travers toute l’Europe. Les violonistes italiens voyagent en diffusant leur musique auprès des plus grandes cours européennes, mais aussi dans un cadre plus populaire, dans la rue ou les tavernes, créant un véritable lien avec la danse et les musiques traditionnelles populaires. Les violons accompagnent aussi la prière en devenant l’un des instruments privilégiés des offices, miroirs de la magnificence des églises et des cathédrales. Joués debout, en bandoulière pour les instruments de basse, ils permettent de suivre les processions religieuses lors des grandes fêtes liturgiques. Ainsi, la Renaissance signe le début d’une période au sein de laquelle la famille du violon est universelle. Le XVIIe siècle, ainsi que les siècles suivants, feront foi du formidable essor du violon puisqu’il restera, jusqu’à aujourd’hui, l’un des instruments privilégiés du monde musical. Même si l’instrument prédominant de cette famille reste aujourd’hui le violino canto (l’un des violons les plus aigus à la Renaissance), le violino alto et basso ont subsisté, aujourd’hui communément nommés alto et violoncelle. Seul le violino tenore ne trouve pas de réelle équivalence dans la facture instrumentale actuelle. Ce jeu en famille instrumentale, dont le quatuor à cordes classique est un descendant direct, constitue un cadre idéal à l’exploration de la musique polyphonique sacrée et profane de la Renaissance. Ainsi, bien avant de devenir l’instrument soliste par excellence, le violon s'inscrit déjà dans une riche tradition collective et profondément ancrée dans la vie quotidienne de la Renaissance.

Le projet organologique

Depuis sa création, La Capriola travaille au renouveau des violons Renaissance. L’ensemble s’épanouit au sein du monde musical actuel, tant sur scène que dans le domaine de la recherche organologique et musicologique. Pendant leurs études, les membres du consort ont pu bénéficier de copies d’instruments de facture Renaissance appartenant au parc instrumental du CNSMD de Lyon. Par ce dispositif de prêt, nous avons pu profiter d’un soprano et d’un ténor de violon signés Jean-Paul Boury, d’un alto conçu par Olivier Pont ainsi que d’une basse de violon de Robert Sourzac. Ces instruments nous ont permis de travailler dans de très bonnes conditions. Ils ont fait partie intégrante des prémisses de l’ensemble en participant activement à la création de notre identité musicale.

En 2024, nous avons quitté le CNSMD de Lyon. Pour être en mesure de poursuivre le projet de La Capriola, nous avions donc besoin d’acquérir nos propres instruments. Depuis longtemps, nous rêvions de lancer un grand projet de recréation d'un consort de violons Renaissance ; c’est à ce moment-là que cette idée a commencé à prendre forme de manière concrète. Après avoir consulté plusieurs luthiers, notre choix s’est porté sur Jean-Paul Boury, luthier à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Il a tout de suite été enthousiasmé par le projet — il faut dire qu’un tel défi se présente rarement dans la carrière d’un luthier — et nous avons entamé avec lui une collaboration passionnante qui s’est développée sur plus d’un an. Il a été décidé que nos violons seraient réalisés d'après un dessus de violon original d'Andrea Amati daté de 1574, conservé à l'Ashmolean Museum d'Oxford (GB). Les autres instruments de la famille sont régis par des principes de proportions propres à la facture crémonaise du XVIe siècle. Nos violons sont tous construits avec des bois de premier choix provenant de Fertans (Jura), classés par le scieur dans la catégorie 1XS, correspondant aux arbres exceptionnels.

En août 2025, nous avons eu la joie de rencontrer nos nouveaux compagnons de route, conçus pour notre consort : une famille complète de violons, du soprano à la basse, entièrement réalisée par Jean-Paul Boury. Ces six violons, qui dialoguent parfaitement, forment un ensemble unique dans le paysage musical actuel et leur création vient enrichir une recherche organologique encore largement inexplorée autour du violon Renaissance.

Étapes d'une recréation ©Jean-Paul Boury

Éléments techniques

Bois : Les instruments seront réalisés dans des bois de premier choix provenant de Le Bois de Lutherie à Fertans (Jura), classés par le scieur dans la catégorie 1XS, correspondant aux arbres exceptionnels.

Pour chaque instrument, on a pris soin de sélectionner des bois identiques pour toutes les pièces d’érable de l’instrument (fonds, éclisses, manches, bords de touche, etc…)

Tables : épicéa, en deux parties, voûtes creusées dans la masse, barres des basses restituées en longueur proportionnelle au corps, collées sans aucun forçage, à fil légèrement incliné et à profil droit, comme il était d’usage. Filets triples sur le pourtour (ébène/érable/ébène). Les tables du dessus de violon et de la basse de violon sont réalisées dans des épicéas « chenillés » particulièrement spectaculaires, bois extrêmement prisés par les luthiers des XVIe et XVIIe s. pour leurs qualités acoustiques remarquables.

Eclisses : en érable ondé, montées en sifflet sur coins d’épicéa. Contre-éclisses de tilleul, mortaisées aux 4 coins, et aux tasseaux inférieur et supérieur.

Fonds : en érable ondé, en une seule pièce pour le dessus et le ténor de violon, avec des ondes fines et profondes, ascendantes de gauche à droite. Pour la basse de violon, fond en deux parties creusées dans la masse, filets triples (ébène/érable/ébène) sur le pourtour.

Manches : en érable ondé, chevillier à 4 (ou 5) chevilles de buis, se terminant par une volute.

Touches : cunéiformes, les cœurs de touches sont en bois de résonance (épicéa ou cèdre rouge), les chants plaqués d’érable ondé, les dessus plaqués d’érable ondé. Elles sont ornées d’un jeu de croisillons de filets (ébène/érable/ébène) dans un encadrement. Les modèles en sont repris aux éléments originaux d’Oxford et aux touches historiques conservées à la Cité de la Musique, à Paris.

Cordier : monoblocs d’érable, plaqués comme la touche et ornés de croisillons dans un encadrement de filets.

Sillets : sillets supérieurs et inférieurs en os.

Chevilles et boutons : en buis ou ébène.

Vernis : Les instruments seront vernis avec un vernis à l’alcool composé de gomme laque supérieure, sandaraque, benjoin du Siam, mastic en larmes et térébenthine de Venise. Le vernis donne une coloration naturelle ambrée. Une légère mise en couleur au moyen de pigments fins broyés à l’huile et appliqués sur la 6e couche de vernis (sur 12) permet de restituer le dégradé subtil observable sur les instruments crémonais de l’époque, la teinte s’intensifiant vers le bas de chaque instrument, à la table comme au fond. Il n’y a donc pas de coloration directe sur les bois.

Cordes : Les instruments seront livrés montés de jeux de 4 (ou 5) cordes en boyau de mouton. Pour correspondre parfaitement aux pratiques de l’époque, l’intégralité des cordes seront en boyau nu (pas de filage des basses). Les cordes seront produites par P. et B. Toro selon les calibres demandés pour un montage en tension égale.

NB : conformément aux techniques anciennes, les pieds des manches sont enclavés dans les tasseaux supérieurs, de manière à former une légère, mais très solide, queue d’aronde. Ce montage est réalisé avec la ceinture d'éclisse encore sur le moule. La table vient donc en recouvrement du montage. En cas de fracture du manche, il est impératif de détabler les instruments pour procéder au remplacement.

Les six violons ©Dorine Lepeltier

Sur la bonne voie ©Jean-Paul Boury

Capriole bondissante réalisée par Jean Hondré, ornement spécial pour La Capriola

©Dorine Lepeltier

Le financement du projet

Mais un tel projet, aussi passionnant soit-il, représente un investissement conséquent, que nous ne pouvons pas assumer seules. Conscientes de cet enjeu, nous avons lancé en 2024 une grande campagne de financement participatif, qui a rencontré un bel écho : grâce à la générosité de nos soutiens, nous avons pu récolter la somme de 10 000 €. À cette mobilisation s’est ajoutée une aide précieuse de la Fondation ADAMI, le Premier Prix du Jury remporté au concours Première (Bruxelles, 2025) ainsi que le Premier Prix du concours Cadets en Scène (Paris, 2025). Ces soutiens nous ont profondément touchées. Ils témoignent de la reconnaissance que rencontre notre travail et nous encouragent à poursuivre avec conviction notre projet.

Aujourd’hui, en janvier 2026, il reste encore 12 000 € à réunir pour que La Capriola puisse devenir propriétaire de l’ensemble des instruments et de leurs archets. C’est dans cette optique que nous sollicitons votre aide. Chaque nouveau soutien nous permet d’envisager l’avenir de notre consort avec davantage de sérénité, de consolider les bases de notre projet et d’offrir à cette formation rare toutes les chances de se déployer. En devenant propriétaire de tous ses instruments, La Capriola aura toutes les cartes en main pour développer son projet et continuer à faire rayonner la musique de la Renaissance par le biais des violons. Ainsi, notre travail en consort, tout comme nos recherches musicologiques et organologiques, nous enseignent le lien intime qui unit la musique et l’instrument. Dans une influence mutuelle, ils forment un tout et sont indissociables ; c’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il est primordial de nous intéresser à l’histoire de nos instruments, de continuer à jouer les musiques méconnues et de vivre avec elles une relation d’humilité, tout en conservant l’envie de comprendre et de partager leurs originalités.

Nous vous remercions de votre présence et de votre soutien !

La rencontre, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, août 2025 ©Aude Amelineau

Extrait du premier concert avec les violons

Festival Baroque en Tarentaise, août 2025

Première présentation publique

Article Ouest-France, août 2025